L'hebdomadaire N°279 du 13 au 19 Août 2004

   Gros Plan

Entretien: "La sédentarité et la notoriété sont les deux critères pour reconnaître un vrai tradipraticien", dixit Dr. Eloi Somé. 

Médecine et pharmacopée traditionnelles au Burkina: En plein essor sous réglementation


Médecine et pharmacopée traditionnelles au Burkina

En plein essor sous réglementation 

Au Burkina, l'engagement de l'Etat à soutenir les tradipraticiens est sans réserve. La Direction générale de la pharmacopée, du médicament et des laboratoires (DGPML) œuvre continuellement à une meilleure structuration de la pharmacopée traditionnelle. Ceci pour barrer la route aux brebis galeuses qui s'infiltrent et abusent des patients. Cette enquête-reportage nous amène à découvrir le vrai visage d'un tradipraticien et surtout les motivations premières qui poussent les Burkinabè à se donner à cette médecine et pharmacopée traditionnelles. 

L'accès aux médicaments de la médecine conventionnelle constitue un véritable problème pour la plupart des Africains. D'ailleurs le continent ne représente que 2 % de la population mondiale de médicament. C'est pour cela que bon nombre de pays intègrent de nos jours dans leur politique sanitaire, la médecine et la pharmacopée traditionnelles.

Au Burkina par exemple, on dénombre 450 tradipraticiens que la DGMPL forme et encadre dans l'exercice de leur traitement.

Cependant des brebis galeuses s'infiltrent dans la profession en semant le doute et la méfiance à l'égard des tradipraticiens en abusant des patients. Mais nous avons découvert à travers des témoignages que la médecine et la pharmacopée traditionnelles a l'instar de la médecine conventionnelle ont leur propre méthodologie de diagnostic, fonctionnent avec des règles et imposent leur efficacité dans le traitement de plusieurs pathologies. 

L'intérêt principal de la médecine traditionnelle 

La santé pour tous tant convoitée au Burkina, ne saurait être atteinte sans le concours de la pharmacopée traditionnelle.

Cela relève d'un simple constat d'une étude de la Banque mondiale dont les statistiques prouvent que 80 % des Burkinabè ont pour première intention de s'orienter vers cette médecine. Plusieurs raisons expliquent cette ruée vers la pharmacopée traditionnelle : il y a d'abord la pauvreté, l'absence des centres de santé primaires dans plusieurs localités mais surtout le soulagement que les populations ont à travers ce traitement à moindre coût.

Pour M. Emile Bogo Paré "L'avantage de se soigner à la pharmacopée traditionnelle est que le tradipraticien peut solliciter sa récompense après votre rétablissement. Ce qui n'est pas le cas avec la médecine moderne. Ce seul facteur est nécessaire et suffisant pour comprendre l'intérêt et la foi que les gens cultivent pour cette médecine. Encore mieux on y trouve satisfaction des fois".  


Thymus Vulgaris

L'équivoque à relever est que la médecine traditionnelle ne s'est jamais opposée à celle dite moderne. La quasi-totalité des personnes interrogées, sont d'avis que les médecines sont complémentaires et n'ont aucun point de rivalité possible. C'est             au regard des résultats acquis par la pharmacopée qu'une politique nationale est en cours pour sa valorisation.

Aujourd'hui le Burkina compte, selon l'Organisation mondiale de la santé (OMS), 200 habitants pour un tratipraticien.

Cette dépendance de la population des recettes issues de la pharmacopée traditionnelle s'explique aussi par le fait que notre pays a des atouts dans la diversité d'une flore très riche (plus de 2000 espèces médicinales identifiées). Qu'à cela ne tienne, culturellement , la pharmacopée traditionnelle est jugée par certains comme un traitement qui guérit "le corps et l'esprit".

Au-delà des croyances coutumières, entre autres raisons évoquées, les raisons qui motivent la convergence des patients vers les tradipraticiens sont d'ordre économique.

En effet, depuis la dévaluation du franc CFA en janvier 1994, la cherté des produits des officines pharmaceutiques a amené bon nombre de citoyens à se soigner par la pharmacopée. Trouvent-ils rétablissement dans le traitement de leurs malades ?

Deux associations (Wend-Panga et Sid-Kiéta de Ouagadougou) que nous avons rencontrées nous livrent leur opinion sur la question.

Pour le chef traditionnel, Malgré-Naaba de l'association Sid-Kièta "Je suis tradipraticien depuis 30 ans. Les gens viennent d'eux-mêmes solliciter le traitement de leurs maladies. L'affluence est toujours grande et je pense que c'est parce que les soins que je prodigue les soulagent. Le Comité national de lutte contre l'excision nous a sensibilisés dans la lutte contre l'excision. Et nous sommes engagés pour cela. Les gens nous écoutent et trouvent satisfaction dans nos recommandations".

Pour les membres des deux associations que nous avons rencontrés, ils sont unanimes qu'un tradipraticien authentique n'est pas un ambulant. Il est bien connu et exerce dans une localité bien déterminée.

De nos jours, toutes les catégories socioprofessionnelles s'adonnent aux soins de la pharmacopée.

M. Issaka Compaoré, parkeur au Ciné-Nerwaya : "Je me soigne régulièrement avec les produits de la pharmacopée. Je ne dis pas que les produits pharmaceutiques ne peuvent pas me guérir des maux de ventre et autres, mais pour le moment, je trouve satisfaction avec la potion que mon tradipraticien me recommande".

D'une manière générale, les propos que nous avons recueillis soulèvent cinq observations majeures :

- la médecine traditionnelle et celle moderne sont complémentaires,

- le tradipraticien authentique se reconnaît par sa notoriété et sa sédentarité,

- les tradipraticiens ambulants sont de compétence douteuse,

- l'urgence revient à l'Etat de réglementer et de protéger la pratique de la médecine traditionnelle

- restaurer les espèces de la flore  médicinale menacées de disparition. Des préoccupations qui rejoignent l'avis du Dr. Eloi Somé, chef de service réglementation et contrôle de l'exercice de la médecine traditionnelle qui soutient ceci "La promotion de la médecine traditionnelle faisant partie de la politique du gouvernement, bientôt des centres de soins seront construits à Ouagadougou et à Bobo-Dioulasso et ensuite dans les autres provinces. De même les tradipraticiens seront appuyés pour ouvrir des officines et cabinets de soins". 

La feuille de route de la politique nationale 

La volonté politique existe. Car c'est courant l'année 2004 que la définition d'une politique en matière de médecine et de pharmacopée traditionnelles verra probablement le jour.

Elle se traduira par :

- la création au sein du ministère de la Santé d'une direction de la promotion de la médecine et de la pharmacopée traditionnelles,

- la prise en compte de la médecine traditionnelle dans le plan national de développement sanitaire 2001-2010 ,

- la prise en compte de la médecine traditionnelle dans le cadre stratégique de lutte contre la pauvreté,  


Photo de famille de quelques tradipraticiens à Ouagadougou.

- l'adoption d'un cadre stratégique de la recherche qui consacre un volet important à la médecine traditionnelle et au développement de médicaments à partir de la pharmacopée traditionnelle.

A ce corpus de décisions, s'ajoute le fait que l'Etat burkinabè a souscrit à des déclarations et résolutions internationales en faveur du développement et de la promotion de la médecine traditionnelle comme :

- la déclaration d'Alma Ata de 1978 sur la stratégie des soins de santé primaires, qui reconnaît la médecine traditionnelle et les tradipraticiens de santé comme étant des partenaires importants pour atteindre l'objectif de la santé pour tous ;

- la déclaration des chefs d'Etat de l'Union africaine, à Lusaka, faisant de la période2001-2010 "décennie de la médecine traditionnelle en Afrique", etc.

En somme, la médecine et la pharmacopée traditionnelles prennent de plus en plus leur lettre de noblesse en Afrique. La prise de conscience des autorités burkinabè de revaloriser et de réglementer cette médecine témoigne de leur engagement constant à l'accès aux soins pour tous, facteur primordial dans la lutte contre la pauvreté et pour le progrès social. 

Théodore ZOUNGRANA
Email : tzoungrana@yahoo.fr

L'histoire de la médecine traditionnelle au Burkina 

La médecine traditionnelle assurait la couverture des besoins sanitaires des communautés avant la période coloniale, au cours de laquelle elle sera interdite par le colonisateur au profit de la médecine conventionnelle. Son exercice sera juste toléré après les indépendances. Il faut attendre 1994 pour voir sa reconnaissance officielle dans la loi portant code de santé publique. L'exercice de la médecine traditionnelle est donc autorisé au Burkina.

Ainsi par définition, la médecine traditionnelle peut être définie comme étant un ensemble de connaissances, de techniques de préparations et d'utilisations des substances et pratiques explicables ou non, basées sur les fondements socioculturels et religieux des collectivités africaines, qui s'appuient sur les expériences vécues et les observations transmises de génération en génération et qui servent à diagnostiquer, prévenir ou éliminer un déséquilibre du bien-être physique, mental ou social. 

Quant à la pharmacopée traditionnelle africaine, c'est un ensemble de savoirs, de connaissances, de pratiques, de techniques de préparations et d'utilisations des substances végétales, animales et/ou minérales, qui servent à diagnostiquer, prévenir et/ou éliminer un déséquilibre physique, mental ou social.

C'est le patrimoine thérapeutique de l'Afrique. A l'heure actuelle elle est orale ou écrite et les connaissances y afférentes sont transmises de génération en génération.