Entretien:
"La
sédentarité et la notoriété sont les deux critères pour reconnaître un
vrai tradipraticien", dixit Dr. Eloi Somé.
Médecine
et pharmacopée traditionnelles au Burkina: En
plein essor sous réglementation

"La tradithérapie est
différence du charlatantisme" selon le Dr. Eloi Somé. |
Entretien
"La
sédentarité et la notoriété sont les deux critères pour reconnaître un
vrai tradipraticien", dixit Dr. Eloi Somé.
Médecine
née avec nos mœurs, la pharmacopée traditionnelle prend de nos jours du
renom. Son essor et sa prise en considération par les autorités
administratives sont une conséquence des succès remarquables, observés
chez les patients. C'est pour plus d'éclairage, que nous avons rencontré
le docteur Eloi Somé, chef de service réglementation et contrôle de
l'exercice de la médecine traditionnelle à la direction de la Promotion
de la médecine et pharmacopée traditionnelles.
|
Il
nous décrit ici le profil type d'un vrai tradipraticien, évalue le taux
estimatif de succès, dans le traitement au Burkina et justifie l'importance de
l'adaptation en cours de la politique nationale en matière de médecine et
pharmacopée traditionnelles etc.
Hebdomadaire
du Burkina (H.B) : Dr Somé, de plus en plus un bon nombre de Burkinabè
ont recours à la médecine et à la pharmacopée traditionnelles pour leur
besoin de santé. Cela est-il dû à la pauvreté ou doit-on penser que la
pharmacopée traditionnelle a des vertus certaines ?
Dr
Eloi Somé (E.S) : Il y a la pauvreté effectivement, et il y a aussi le phénomène
des tradipraticiens qui fait que cette médecine fait partie de notre culture.
Et
au niveau de la médecine traditionnelle, quand vous allez voir un
tradipraticien, il peut vous soigner et vous dire de revenir payer après.
Ce
qui n'est pas le cas dans la médecine moderne. Donc il y a le fait que depuis
1994 avec la dévaluation, de plus en plus de personnes ont recours à cette médecine.
Mais disons que ce recours était bien avant là . Ça fait partie de notre
culture, nous y croyons.
Nous
avons au sein de cette direction suivi des tradipraticiens qui ont effectivement
des pratiques certaines et nous les encadrons dans ce sens.
Pouvez-vous
être plus explicite quand vous dites qu'il y a une affluence d'un grand nombre
de gens vers les tradipraticiens. Avez-vous des statistiques qui le confirment ?
Tout
à fait. L'OMS( Organisation mondiale de la santé) estime que 80 % de la
population burkinabè ont recours en première intention à cette médecine
traditionnelle.
Dans
votre service, que faites-vous pour valoriser la pharmacopée traditionnelle ?
Nous
étions une direction qui s'appelait "Direction des services
pharmaceutiques". Et en novembre 2002, cette direction a été érigée en
"Direction générale de la pharmacie du médicament et des
laboratoires" et en son sein, il y a la "Direction de la Promotion de
la médecine et de la pharmacopée traditionnelles" qui est composée de
trois services :
-
le service contrôle et réglementation de l'exercice de la médecine
traditionnelle
-
le service enquête et statistique,
-
le service appui à la valorisation des médicaments traditionnels.
Peut-on
s'attendre à voir se réaliser dans les années à venir des centres de soins
de proximité en médecine et pharmacopée traditionnelles au profit des
patients ?
Oui.
Dans quelques années effectivement nous avons l'intention de construire des
centres de médecine et pharmacopée traditionnelles.
Nous
allons commencer par Ouagadougou et après, Bobo-Dioulasso. Et essayer de voir
en fonction de nos moyens, comme c'est la politique du gouvernement en la matière,
comment implanter
des
centres de médecine traditionnelle. Surtout appuyer les tradipraticiens à
ouvrir des officines, des cabinets de soins.
Comptez-vous
sensibiliser la population à s'orienter vers la médecine traditionnelle ?
Oui.
Comme je viens de le dire, 80 % de la population burkinabè ont recours à cette
médecine qui est déjà une médecine de proximité, nous voulons effectivement
sensibiliser la population. Et nous comptons sur la presse pour nous aider dans
ce sens.
Quand
on sait que les tradipraticiens n'ont pas de méthode classique pour
diagnostiquer les patients, ne pensez-vous pas que ces derniers encourent des
risques ?
Généralement,
c'est ce que l'on dit : que les tradipraticiens n'ont pas de méthode pour
diagnostiquer.
C'est
vrai que ce n'est pas comme en médecine moderne. Mais, à leur niveau, ils ont
quand même, des pratiques, ils ont leur méthode à eux qui leur permettent de
diagnostiquer les maladies.
Mais
ce qui crée souvent la méfiance à leur égard (par certains) est que ces
tradipraticiens prétendent traiter toutes les maladies ?
Ce
n'est pas une prétention. Ils disent qu'ils soignent toutes les maladies, mais
si on observe bien ils ont trois pathologies fondamentales qu'ils traitent. Mais
à côté ce sont les médicaments qu'ils donnent. Ils ont des médicaments
contre les maux de ventre, contre la diarrhée… Si vous voyez leur liste, ce
ne sont pas des soins qu'ils prodiguent. Ils ont une ou trois spécialités, le
reste ce sont les médicaments qu'ils donnent. En fait, ce sont des
prescripteurs, mais qui ont leur spécialité.
Cependant
comment peut-on reconnaître un bon tradipraticien étant donné qu'il n'y a pas
une école de formation qui évalue leur compétence ?
C'est
très simple. Il y a au moins deux critères. Il y a d'abord la sédentarité.
Si vous voyez dans la ville de Ouagadougou des vendeurs ambulants des produits
de la pharmacopée et plus tard on les retrouve à Bobo-Dioulasso avec les mêmes
produits, ils ne sont pas classables chez nous.
Nous,
nous avons retenu le critère de la sédentarité. Quelqu'un qui exerce dans son
milieu, qui reçoit les patients chez lui, c'est déjà un indice. Il y a
ensuite la notoriété. Si vous allez dans un village, vous dites, j'ai telle
maladie est-ce que je peux avoir un tradipraticien qui va me soigner. Vous
constaterez que le jeune enfant que vous allez rencontrer, vous dira : je
connais un tel, il soigne bien cette maladie. Généralement de bouche à
oreille les gens disent je souffrais de telle maladie, et c'est le
tradipraticien X qui m'a soigné.
Donc
ce sont les deux critères essentiels que nous avons retenus : la sédentarité
et la notoriété.
Une
enquête récente financée par la Banque mondiale a abouti à l'une des
conclusions suivantes "la médecine traditionnelle est un bien de
consommation essentiel, sans aucune alternative pour une bonne partie de la
population pauvre au Burkina". Disposez-vous d'un taux estimatif de succès
dans le traitement de cette médecine ?
A
notre niveau, ceux que nous encadrons, nous pouvons estimer à 50 % de
tradipraticiens que nous avons recensés qui prodiguent de très bons soins.
Je
peux citer en exemple, l'unité phytothérapeutique de Saint-Camille où nous
encadrons quatre tradipraticiens dans le cadre de la lutte contre le VIH/Sida.
Et bientôt j'espère que nous pourrions y avoir des résultats que nous
publierons peut-être dans un an.
Dr,
nous savons qu'il est interdit de faire de la publicité des produits
pharmaceutiques classiques auprès du public. Que pensez-vous de certains
tradipraticiens qui font des tapages médiatiques sur leur propre "mérite"
pour attirer les patients ?
C'est
ce que nous appelons la publicité mensongère. Et nous avons eu à tenir ici (à
la Direction générale de la pharmacie du médicament et des laboratoires) des
réunions avec des tradipraticiens sur ce phénomène. Il y a des journalistes
qui ont été conviés, nous avons discuté et nous sommes arrivés à la
conclusion que : "Au lieu de faire de la publicité tapageuse et mensongère,
nous allons asseoir une commission qui va examiner ce qu'on appelle les
communiqués". Ça veut dire qu'il y a une commission qui sera mise sur
place et le tradipraticien qui veut intervenir sur les ondes ou dans la presse
écrite, il envoie un pré-enregistrement.
On
écoute et on fait des censures. Telle chose vous ne devez pas le dire à la
radio, telle chose vous pouvez le dire. Donc nous sommes en train d'organiser ce
système. Le CSI (Conseil supérieur de l'information) a intervenu. Eh bien nous
allons convoquer une réunion avec le CSI et les tradipraticiens pour mettre en
place ce système de communiqués.
Dr,
une certaine opinion publique, fait un amalgame entre la phamacopée
traiditionnelle et le charlatanisme. Quel éclairage pouvez-vous donner sur ce
point ?
La
tradithérapie est fondée justement sur des pratiques ancestrales. Et le
charlatanisme à mon avis, relève plus du domaine de la religion.
Vous
savez que la médecine et la pharmacopée traditionnelles en ce moment prennent
de l'ampleur.
Ce
qui fait qu'il y a de faux tradipraticiens qui abusent de la population pour se
faire de l'argent. Ce sont ces derniers qu'on appelle généralement les
charlatans. Ils abusent de la confiance de la personne et se font de l'argent
sur le dos des malades.
Dr,
quel avenir pour la médecine et la pharmacopée traditionnelles au Burkina ?
La
médecine et la pharmacopée traditionnelles ont un avenir certain. Le
gouvernement en est conscient. Si on a érigé le Service de médecine et
pharmacopée traditionnelles en direction de la promotion de la médecine et de
la pharmacopée traditionnelles, ça veut dire que nous attendons quand même
des résultats.
Et
dans quelques jours vous allez voir adopter la politique nationale en matière
de médecine et pharmacopée traditionnelles qui va donner les trente
orientations de la médecine et de la pharmacopée traditionnelles. En plus de
cela, il y a deux décrets : un décret portant condition d'exercice de la médecine
et pharmacopée traditionnelles au Burkina et l’autre décret portant
autorisation de mise sur le marché des médicaments traditionnels.
Donc
ça veut dire que la politique du gouvernement c'est la couverture des besoins
sanitaires de la population en intégrant la médecine et la pharmacopée
traditionnelles.
Je
pense que très bientôt c'est un secteur très porteur. Vous avez cité le cas
de la Banque mondiale.
Il
y a une enquête qui a montré que les plantes médicinales au Burkina Faso
peuvent être une source de revenus pour les tradipraticiens de santé, pour le
Burkina.
Nous
allons dans ce sens et nous allons bientôt sortir le plan directeur de médecine
et pharmacopée traditionnelles pour permettre à la population d'être rassurée
sur ces pratiques et de s'orienter dans ce secteur-là.
Interview réalisée par
Théodore ZOUNGRANA
Email : tzongrana@yahoo.fr

M.
Issouf Kaboré |
Ce
que pensent les Ouagalais de la médecine et pharmacopée traditionnelles
M.
Issouf Kaboré, protocole du maire de Nongr-Massom : Je ne fais
pas totalement confiance à la médecine traditionnelle. Parce que
avec cette période de nombreuses maladies, il y a de faux
tradipraticiens le plus souvent, surtout à Ouagadougou et les
autres villes ; leur objectif étant de s'enrichir. De plus, il n'y
a pas un moyen de contrôle des produits qu'ils offrent pour vérifier
leur efficacité réelle. |
Pour
toutes ces raisons, je me méfie de la médecine traditionnelle. De même
c'est une profession où on n'a pas besoin d'un document qui atteste ses
capacités si bien que j'ai connu des particuliers qui se sont autoproclamés
tradipraticiens pour gagner leur vie et c'est ça le danger. Ce qui me
fait en plus douter de leur compétence est qu'ils prennent un seul
produit pour soigner 10 maladies de la même manière, etc.
Cependant,
je ne conteste pas les vertus de la médecine traditionnelle d'antan.
Seulement,
de nos jours, il y a des tradipractiens qui abusent des patients.
Dans
le temps le vrai tradipraticien se préoccupait de guérir son patient
avant de prendre sa récompense symbolique. De nos jours, c'est devenu du
commerce et puis les produits ne sont pas fiables.
Malheureusement,
il y a beaucoup de maladies, la pauvreté est endémique, voilà pourquoi
les gens abandonnent les hôpitaux pour la pharmacopée traditionnelle.
Je
précise que c'est dans les centres urbains qu'on rencontre les faux
tradipraticiens. En campagne, les tradipraticiens sont sérieux et les
populations connaissent réellement leur compétence. Je peux toutefois
avoir besoin de la médecine traditionnelle mais en allant avec prudence
et pas surtout Ouagadougou.
M.
Emile Boyo Paré, inspecteur d'anglais de l'enseignement secondaire :
La pharmacopée traditionnelle à mon avis n'est pas une mauvaise chose.
Parce que dans le temps, nos parents se soignaient avec la pharmacopée
traditionnelle et continuent à le faire. Je pense que c'est une médecine
efficace même si d'autres pensent le contraire. Nous constatons qu'il y a
des maladies qu'on traite à la médecine moderne et on n'obtient pas la
guérison, et les mêmes maladies trouvent leurs remèdes dans la médecine
traditionnelle.
Quelque
part, chaque médecine a son domaine de compétence, mais je les trouve
complémentaires.
Il
faut souligner que la pharmacopée traditionnelle est à la portée de
toutes les bourses. Avec la baisse constante du pouvoir d'achat des ménages,
cela peut justifier en partie la ruée des gens vers la médecine
traditionnelle.
Donc
ce sont les moyens financiers qui conditionnent les options des uns et des
autres.
J'ai
déjà eu à faire recours à la médecine traditionnelle pour soigner mes
maux de ventre et j'ai eu satisfaction. C'est regrettable que certains
tradipraticiens abusent des malades. Si l'Etat règlemente la pratique de
la médecine traditionnelle, ça serait salutaire pour tout le monde.
| M.
Albert Bambara, comptable au journal l’Hebdo : cette médecine
africaine fait ses preuves dans l'efficacité des soins prodigués.
C'est une médecine qui vient compléter la médecine
conventionnelle. Moi personnellement, il m'arrive d'aller me faire
soigner à la pharmacopée traditionnelle. Il
y a certaines maladies au sujet desquelles la médecine moderne a des compétences
limitées (le cas de l'asthme) et ne possède que des calmants. Moi étant
asthmatique, mon docteur m'a conseillé la pharmacopée traditionnelle qui
soigne l'asthme efficacement.
|

M.
Albert Bambara |
Effectivement j'ai retrouvé la santé. Donc
pour moi, la pharmacopée traditionnelle quelque part relève des défis
dans le traitement de certaines maladies qui tiennent en échec la médecine
moderne.
Ce
n'est pas uniquement la pauvreté qui oriente les gens vers la pharmacopée
traditionnelle, mais surtout la nécessité d'aller vers la médecine qui
peut les guérir. Car chaque médecine a son champ d'action qu'elle maîtrise.
Mieux la pharmacopée traditionnelle est accessible parce que dans la
tradition africaine ce sont des produits qu'on ne commercialise pas dans
la recherche systématique du profit.
C'est
ça qui fait penser que ce sont les gens qui n'ont pas de moyens qui
s'orientent vers la pharmacopée traditionnelle.
Les
tradipraticiens qui abusent des malades sont des faux guérisseurs.
Certains vendent de la drogue à la place des produits, pour gagner leur
vie et c'est dramatique.
Donc
je souhaite que l'exercice de la pharmacopée traditionnelle soit bien
structuré. Car ne se proclame pas médecin qui le veut et dans l'Afrique
ancienne, n'importe qui n'était pas tradipraticien non plus. En ce sens
qu'il y a des rites à faire et des connaissances qui sont transmises de génération
en génération pour bien préparer une potion de la médecine
traditionnelle. Vraiment ça serait une bonne chose que l'Etat réglemente
l'exercice de la médecine traditionnelle.
Propos recueillis par
Théodore ZOUNGRANA |
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