L'hebdomadaire N°279 du 13 au 19 Août 2004

   Gros Plan

Entretien: "La sédentarité et la notoriété sont les deux critères pour reconnaître un vrai tradipraticien", dixit Dr. Eloi Somé. 

Médecine et pharmacopée traditionnelles au Burkina: En plein essor sous réglementation



"La tradithérapie est différence du charlatantisme" selon le Dr. Eloi Somé.

Entretien 

"La sédentarité et la notoriété sont les deux critères pour reconnaître un vrai tradipraticien", dixit Dr. Eloi Somé.   

Médecine née avec nos mœurs, la pharmacopée traditionnelle prend de nos jours du renom. Son essor et sa prise en considération par les autorités administratives sont une conséquence des succès remarquables, observés chez les patients. C'est pour plus d'éclairage, que nous avons rencontré le docteur Eloi Somé, chef de service réglementation et contrôle de l'exercice de la médecine traditionnelle à la direction de la Promotion de la médecine et pharmacopée traditionnelles.  

Il nous décrit ici le profil type d'un vrai tradipraticien, évalue le taux estimatif de succès, dans le traitement au Burkina et justifie l'importance de l'adaptation en cours de la politique nationale en matière de médecine et pharmacopée traditionnelles etc. 

Hebdomadaire du Burkina (H.B) : Dr Somé, de plus en plus un bon nombre de Burkinabè ont recours à la médecine et à la pharmacopée traditionnelles pour leur besoin de santé. Cela est-il dû à la pauvreté ou doit-on penser que la pharmacopée traditionnelle a des vertus certaines ? 

Dr Eloi Somé (E.S) : Il y a la pauvreté effectivement, et il y a aussi le phénomène des tradipraticiens qui fait que cette médecine fait partie de notre culture.

Et au niveau de la médecine traditionnelle, quand vous allez voir un tradipraticien, il peut vous soigner et vous dire de revenir payer après.

Ce qui n'est pas le cas dans la médecine moderne. Donc il y a le fait que depuis 1994 avec la dévaluation, de plus en plus de personnes ont recours à cette médecine. Mais disons que ce recours était bien avant là . Ça fait partie de notre culture, nous y croyons.

Nous avons au sein de cette direction suivi des tradipraticiens qui ont effectivement des pratiques certaines et nous les encadrons dans ce sens. 

Pouvez-vous être plus explicite quand vous dites qu'il y a une affluence d'un grand nombre de gens vers les tradipraticiens. Avez-vous des statistiques qui le confirment ? 

Tout à fait. L'OMS( Organisation mondiale de la santé) estime que 80 % de la population burkinabè ont recours en première intention à cette médecine traditionnelle. 

Dans votre service, que faites-vous pour valoriser la pharmacopée traditionnelle ? 

Nous étions une direction qui s'appelait "Direction des services pharmaceutiques". Et en novembre 2002, cette direction a été érigée en "Direction générale de la pharmacie du médicament et des laboratoires" et en son sein, il y a la "Direction de la Promotion de la médecine et de la pharmacopée traditionnelles" qui est composée de trois services :

- le service contrôle et réglementation de l'exercice de la médecine traditionnelle

- le service enquête et statistique,

- le service appui à la valorisation des médicaments traditionnels. 

Peut-on s'attendre à voir se réaliser dans les années à venir des centres de soins de proximité en médecine et pharmacopée traditionnelles au profit des patients ? 

Oui. Dans quelques années effectivement nous avons l'intention de construire des centres de médecine et pharmacopée traditionnelles.

Nous allons commencer par Ouagadougou et après, Bobo-Dioulasso. Et essayer de voir en fonction de nos moyens, comme c'est la politique du gouvernement en la matière, comment implanter

des centres de médecine traditionnelle. Surtout appuyer les tradipraticiens à ouvrir des officines, des cabinets de soins. 

Comptez-vous sensibiliser la population à s'orienter vers la médecine traditionnelle ? 

Oui. Comme je viens de le dire, 80 % de la population burkinabè ont recours à cette médecine qui est déjà une médecine de proximité, nous voulons effectivement sensibiliser la population. Et nous comptons sur la presse pour nous aider dans ce sens. 

Quand on sait que les tradipraticiens n'ont pas de méthode classique pour diagnostiquer les patients, ne pensez-vous pas que ces derniers encourent des risques ? 

Généralement, c'est ce que l'on dit : que les tradipraticiens n'ont pas de méthode pour diagnostiquer.

C'est vrai que ce n'est pas comme en médecine moderne. Mais, à leur niveau, ils ont quand même, des pratiques, ils ont leur méthode à eux qui leur permettent de diagnostiquer les maladies. 

Mais ce qui crée souvent la méfiance à leur égard (par certains) est que ces tradipraticiens prétendent traiter toutes les maladies ? 

Ce n'est pas une prétention. Ils disent qu'ils soignent toutes les maladies, mais si on observe bien ils ont trois pathologies fondamentales qu'ils traitent. Mais à côté ce sont les médicaments qu'ils donnent. Ils ont des médicaments contre les maux de ventre, contre la diarrhée… Si vous voyez leur liste, ce ne sont pas des soins qu'ils prodiguent. Ils ont une ou trois spécialités, le reste ce sont les médicaments qu'ils donnent. En fait, ce sont des prescripteurs, mais qui ont leur spécialité. 

Cependant comment peut-on reconnaître un bon tradipraticien étant donné qu'il n'y a pas une école de formation qui évalue leur compétence ? 

C'est très simple. Il y a au moins deux critères. Il y a d'abord la sédentarité. Si vous voyez dans la ville de Ouagadougou des vendeurs ambulants des produits de la pharmacopée et plus tard on les retrouve à Bobo-Dioulasso avec les mêmes produits, ils ne sont pas classables chez nous.

Nous, nous avons retenu le critère de la sédentarité. Quelqu'un qui exerce dans son milieu, qui reçoit les patients chez lui, c'est déjà un indice. Il y a ensuite la notoriété. Si vous allez dans un village, vous dites, j'ai telle maladie est-ce que je peux avoir un tradipraticien qui va me soigner. Vous constaterez que le jeune enfant que vous allez rencontrer, vous dira : je connais un tel, il soigne bien cette maladie. Généralement de bouche à oreille les gens disent je souffrais de telle maladie, et c'est le tradipraticien X qui m'a soigné.

Donc ce sont les deux critères essentiels que nous avons retenus : la sédentarité et la notoriété. 

Une enquête récente financée par la Banque mondiale a abouti à l'une des conclusions suivantes "la médecine traditionnelle est un bien de consommation essentiel, sans aucune alternative pour une bonne partie de la population pauvre au Burkina". Disposez-vous d'un taux estimatif de succès dans le traitement de cette médecine ? 

A notre niveau, ceux que nous encadrons, nous pouvons estimer à 50 % de tradipraticiens que nous avons recensés qui prodiguent de très bons soins.

Je peux citer en exemple, l'unité phytothérapeutique de Saint-Camille où nous encadrons quatre tradipraticiens dans le cadre de la lutte contre le VIH/Sida. Et bientôt j'espère que nous pourrions y avoir des résultats que nous publierons peut-être dans un an. 

Dr, nous savons qu'il est interdit de faire de la publicité des produits pharmaceutiques classiques auprès du public. Que pensez-vous de certains tradipraticiens qui font des tapages médiatiques sur leur propre "mérite" pour attirer les patients ? 

C'est ce que nous appelons la publicité mensongère. Et nous avons eu à tenir ici (à la Direction générale de la pharmacie du médicament et des laboratoires) des réunions avec des tradipraticiens sur ce phénomène. Il y a des journalistes qui ont été conviés, nous avons discuté et nous sommes arrivés à la conclusion que : "Au lieu de faire de la publicité tapageuse et mensongère, nous allons asseoir une commission qui va examiner ce qu'on appelle les communiqués". Ça veut dire qu'il y a une commission qui sera mise sur place et le tradipraticien qui veut intervenir sur les ondes ou dans la presse écrite, il envoie un pré-enregistrement.

On écoute et on fait des censures. Telle chose vous ne devez pas le dire à la radio, telle chose vous pouvez le dire. Donc nous sommes en train d'organiser ce système. Le CSI (Conseil supérieur de l'information) a intervenu. Eh bien nous allons convoquer une réunion avec le CSI et les tradipraticiens pour mettre en place ce système de communiqués. 

Dr, une certaine opinion publique, fait un amalgame entre la phamacopée traiditionnelle et le charlatanisme. Quel éclairage pouvez-vous donner sur ce point ? 

La tradithérapie est fondée justement sur des pratiques ancestrales. Et le charlatanisme à mon avis, relève plus du domaine de la religion.

Vous savez que la médecine et la pharmacopée traditionnelles en ce moment prennent de l'ampleur.

Ce qui fait qu'il y a de faux tradipraticiens qui abusent de la population pour se faire de l'argent. Ce sont ces derniers qu'on appelle généralement les charlatans. Ils abusent de la confiance de la personne et se font de l'argent sur le dos des malades. 

Dr, quel avenir pour la médecine et la pharmacopée traditionnelles au Burkina ? 

La médecine et la pharmacopée traditionnelles ont un avenir certain. Le gouvernement en est conscient. Si on a érigé le Service de médecine et pharmacopée traditionnelles en direction de la promotion de la médecine et de la pharmacopée traditionnelles, ça veut dire que nous attendons quand même des résultats.

Et dans quelques jours vous allez voir adopter la politique nationale en matière de médecine et pharmacopée traditionnelles qui va donner les trente orientations de la médecine et de la pharmacopée traditionnelles. En plus de cela, il y a deux décrets : un décret portant condition d'exercice de la médecine et pharmacopée traditionnelles au Burkina et l’autre décret portant autorisation de mise sur le marché des médicaments traditionnels. 

Donc ça veut dire que la politique du gouvernement c'est la couverture des besoins sanitaires de la population en intégrant la médecine et la pharmacopée traditionnelles.

Je pense que très bientôt c'est un secteur très porteur. Vous avez cité le cas de la Banque mondiale.

Il y a une enquête qui a montré que les plantes médicinales au Burkina Faso peuvent être une source de revenus pour les tradipraticiens de santé, pour le Burkina. 

Nous allons dans ce sens et nous allons bientôt sortir le plan directeur de médecine et pharmacopée traditionnelles pour permettre à la population d'être rassurée sur ces pratiques et de s'orienter dans ce secteur-là. 

Interview réalisée par
Théodore ZOUNGRANA
Email : tzongrana@yahoo.fr


M. Issouf Kaboré

Ce que pensent les Ouagalais de la médecine et pharmacopée traditionnelles 

M. Issouf Kaboré, protocole du maire de Nongr-Massom : Je ne fais pas totalement confiance à la médecine traditionnelle. Parce que avec cette période de nombreuses maladies, il y a de faux tradipraticiens le plus souvent, surtout à Ouagadougou et les autres villes ; leur objectif étant de s'enrichir. De plus, il n'y a pas un moyen de contrôle des produits qu'ils offrent pour vérifier leur efficacité réelle.

Pour toutes ces raisons, je me méfie de la médecine traditionnelle. De même c'est une profession où on n'a pas besoin d'un document qui atteste ses capacités si bien que j'ai connu des particuliers qui se sont autoproclamés tradipraticiens pour gagner leur vie et c'est ça le danger. Ce qui me fait en plus douter de leur compétence est qu'ils prennent un seul produit pour soigner 10 maladies de la même manière, etc.

Cependant, je ne conteste pas les vertus de la médecine traditionnelle d'antan.

Seulement, de nos jours, il y a des tradipractiens qui abusent des patients.

Dans le temps le vrai tradipraticien se préoccupait de guérir son patient avant de prendre sa récompense symbolique. De nos jours, c'est devenu du commerce et puis les produits ne sont pas fiables.

Malheureusement, il y a beaucoup de maladies, la pauvreté est endémique, voilà pourquoi les gens abandonnent les hôpitaux pour la pharmacopée traditionnelle.

Je précise que c'est dans les centres urbains qu'on rencontre les faux tradipraticiens. En campagne, les tradipraticiens sont sérieux et les populations connaissent réellement leur compétence. Je peux toutefois avoir besoin de la médecine traditionnelle mais en allant avec prudence et pas surtout Ouagadougou. 

M. Emile Boyo Paré, inspecteur d'anglais de l'enseignement secondaire : La pharmacopée traditionnelle à mon avis n'est pas une mauvaise chose. Parce que dans le temps, nos parents se soignaient avec la pharmacopée traditionnelle et continuent à le faire. Je pense que c'est une médecine efficace même si d'autres pensent le contraire. Nous constatons qu'il y a des maladies qu'on traite à la médecine moderne et on n'obtient pas la guérison, et les mêmes maladies trouvent leurs remèdes dans la médecine traditionnelle.

Quelque part, chaque médecine a son domaine de compétence, mais je les trouve complémentaires.

Il faut souligner que la pharmacopée traditionnelle est à la portée de toutes les bourses. Avec la baisse constante du pouvoir d'achat des ménages, cela peut justifier en partie la ruée des gens vers la médecine traditionnelle.

Donc ce sont les moyens financiers qui conditionnent les options des uns et des autres.

J'ai déjà eu à faire recours à la médecine traditionnelle pour soigner mes maux de ventre et j'ai eu satisfaction. C'est regrettable que certains tradipraticiens abusent des malades. Si l'Etat règlemente la pratique de la médecine traditionnelle, ça serait salutaire pour tout le monde. 

M. Albert Bambara, comptable au journal l’Hebdo : cette médecine africaine fait ses preuves dans l'efficacité des soins prodigués. C'est une médecine qui vient compléter la médecine conventionnelle. Moi personnellement, il m'arrive d'aller me faire soigner à la pharmacopée traditionnelle. Il y a certaines maladies au sujet desquelles la médecine moderne a des compétences limitées (le cas de l'asthme) et ne possède que des calmants. Moi étant asthmatique, mon docteur m'a conseillé la pharmacopée traditionnelle qui soigne l'asthme efficacement.
M. Albert Bambara

Effectivement j'ai retrouvé la santé. Donc pour moi, la pharmacopée traditionnelle quelque part relève des défis dans le traitement de certaines maladies qui tiennent en échec la médecine moderne.

Ce n'est pas uniquement la pauvreté qui oriente les gens vers la pharmacopée traditionnelle, mais surtout la nécessité d'aller vers la médecine qui peut les guérir. Car chaque médecine a son champ d'action qu'elle maîtrise. Mieux la pharmacopée traditionnelle est accessible parce que dans la tradition africaine ce sont des produits qu'on ne commercialise pas dans la recherche systématique du profit.

C'est ça qui fait penser que ce sont les gens qui n'ont pas de moyens qui s'orientent vers la pharmacopée traditionnelle.

Les tradipraticiens qui abusent des malades sont des faux guérisseurs. Certains vendent de la drogue à la place des produits, pour gagner leur vie et c'est dramatique.

Donc je souhaite que l'exercice de la pharmacopée traditionnelle soit bien structuré. Car ne se proclame pas médecin qui le veut et dans l'Afrique ancienne, n'importe qui n'était pas tradipraticien non plus. En ce sens qu'il y a des rites à faire et des connaissances qui sont transmises de génération en génération pour bien préparer une potion de la médecine traditionnelle. Vraiment ça serait une bonne chose que l'Etat réglemente l'exercice de la médecine traditionnelle. 

Propos recueillis par
Théodore ZOUNGRANA