L'hebdomadaire N°278 du 06 au 12 Août 2004

   En Afrique

Sommet d'Accra III sur la crise ivoirienne: L'incontournable accord de Linas-Marcoussis

Soudan: Une guerre née de l'apartheid au Darfour


Sommet d'Accra III sur la crise ivoirienne


Le président du Faso Blaise Compaoré. "Les accords de Linas-Marcoussis sont un outil incontournable dans la resolution de la crise ivoirienne".

L'incontournable accord de Linas-Marcoussis 

Si le pouvoir ivoirien cherchait à gagner du temps pour ne pas appliquer l'accord de Linas-Marcoussis, eh bien, il s'est trompé. Treize chefs d'Etat africains et un Premier ministre ont réaffirmé les 29 et 30 juillet derniers, au cours du sommet dit d'Accra III, l'importance de cet accord dans la résolution de la crise ivoirienne. Mais la nouvelle feuille de route et le nouveau chronogramme définis à cet effet seront-ils respectés ? Pour le président Blaise Compaoré, très actif au cours de ce sommet, l'espoir est permis même s'il faut attendre de juger sur pièce le nouvel engagement des protagonistes ivoiriens. La récente découverte de charniers à Korogho et la volonté réaffirmée de Laurent Gbagbo d'organiser un référendum sur l'article 35 de la constitution n'autorisent pas un grand optimisme sur un retour rapide à la stabilité en Côte d'Ivoire.   

Accra III a été une initiative africaine prise en marge du dernier sommet de l'Union africaine à Addis-Abeba. Coorganisé par la CEDEAO et les Nations unies qui ont déployé chacune des troupes de maintien de la paix en Côte d'Ivoire, la rencontre a été  présidée par Kofi Annan en personne. Parmi les chefs d'Etat présents, outre ceux des pays voisins de la Côte d'Ivoire ou influents dans la CEDEAO comme le Nigeria, on a noté la présence remarquée de Tabo Mbéki d'Afrique du Sud, d'Omar Bongo Odimba du Gabon et Sassou N'Guesso du Congo. A l'inverse, on a remarqué l'absence  d'Abdoulaye Wade du Sénégal dont le ministre des Affaires étrangères avait obtenu le cessez-le-feu entre rebelles et forces loyalistes ivoiriens dès le début des affrontements. Dans le même registre, malgré un intérêt diplomatique affiché pour l'Afrique de l'Ouest, on a noté l'absence de dirigeants maghrébins.

La Côte d'Ivoire, première concernée par ce sommet, était fortement représentée. Outre la délégation gouvernementale, forte d'une centaine de personnes, onze (11) partis, toutes tendances confondues, étaient présents. Les leaders les plus en vue dans l'opposition, l'ancien président Henri Konan Bédié, l'ancien Premier ministre Alassane Dramane Ouattara et le secrétaire général des Forces nouvelles, Guillaume Soro ont fait le déplacement d'Accra. Une telle brochette d'invités et de participants donne bien la mesure des enjeux qui furent ceux d'Accra III.

Huis clos, contacts de coulisses et propagande activiste 

Le sommet d'Accra s'est déroulé sur un rythme marathon à la cadence des huis clos. L'accueil des délégations présidentielles à l'aéroport d'Accra – pas de ressortissants  des pays invités à l'aéroport, pas de déclarations au salon d'honneur, pas de foules massées dans les rues, pas de folklore à l'ouverture officielle des travaux – donnait un avant-goût de l'esprit de la rencontre. Accra III veut aller vite et bien et les chefs d'Etat sont directement allés au charbon. Experts, ministres et journalistes sont "oubliés" les uns dans les salons moelleux contigus à la salle de conférences, les autres dans le hall glacé de la Royal Palm beach Hôtel. A peine, cameramen et photographes ont-ils été autorisés à faire des prises de vue une fois toutes les délégations installées dans la salle de conférences. Pour le reste, il faut faire le pied de grue, se contenter des informations de coulisses et subir les prospectus et autres brochures de propagande d'une délégation présidentielle ivoirienne trop forte de "ses patriotes" et de délégués de la "société civile".

Au cours de la première journée du sommet, il n'y avait vraiment pas de quoi se mettre sous la plume. Le huis clos des chefs d'Etat en compagnie du secrétaire général de l'ONU, du président de la Commission de l'Union africaine, du secrétaire exécutif de la CEDEAO et des délégations ivoiriennes, a été hermétique. Il a pourtant duré de 11heures à 19 heures avec une pause déjeuner à peine perçue par les hommes de médias. Seule une déclaration d'Alassane Ouattara, en milieu d'après-midi dans laquelle, il exprimait le vœu  d'un sursaut salvateur des parties ivoiriennes pour un retour à la paix dans le pays, est venue tromper  une attente bien longue. On apprendra dans les coulisses à la fin de cette première journée de la conférence que les discutions ont été difficiles et ont buté sur les conditions d'éligibilité à la présidence ivoirienne notamment sur l'interprétation de l'article 35 de la constitution et les conditions de sa modification.


Le président du RDR Alassane Dramane Ouattara a conduit la délégation de son parti à Accra.
Le compromis sur cette question fut long à se dessiner et le PDCI-RDA d'Henri  Konan  Bédié pourtant membre du regroupement de l'opposition ivoirienne, le G7, a défendu la même position que  le FPI, parti au pouvoir. L'après-suspension et la nuit du 29 au 30 juillet ont été des occasions de constats bilatéraux et d'harmonisation des points de vue. Ainsi a-t-on pu noter une réunion de travail entre les experts de l'ONU et de la CEDEAO autour de M. Mohammed Ibn Chambas, secrétaire exécutif de l'organisation régionale. Ce "comité ad hoc" du huis clos aurait été chargé de proposer entre autre une nouvelle formulation de l'article 35 querellé de la constitution ivoirienne. Au cours de la même nuit on a aussi noté l'audience accordée par le président du Faso à M. Alassane  Dramane Ouattara .   

Le huis clos du 30 juillet fut aussi long que celui de la veille. De 11h 00 à 19h, heure à laquelle la délégation burkinabé a quitté le lieu de la conférence, rien n'indiquait qu'un accord avait été conclu. On a plutôt eu l'impression au cours de la journée que les travaux traînaient en longueur parce que l'on faisait du surplace. Le départ dispersé et à des heures d'intervalle des chefs d'Etat n'était pas pour démentir cette impression. Ce fut le président Obasanjo qui quitta en premier la salle de conférences et la capitale ghanéenne ce 30 juillet en fin de matinée. Interrogé par les nombreux journalistes, il se déclara optimiste sur l'issue des discussions avant de revêtir ses habits de nouveaux président en exercice de l'Union africaine pour parler du conflit dans le Darfour  soudanais.

Après Abasanjo, le président Eyadema va lui aussi quitter ses pairs sans aucune déclaration. Il est imité 2 heures plus tard par Mathieu Kérékourou du Bénin. Ces départs en " désordre" indiquent bien que si clôture officielle du sommet il y a eu, elle a été sans tambours ni trompettes comme l'avait été du reste l'ouverture des  travaux. Ainsi, la presse burkinabé, à défaut du communiqué final du sommet, a été heureuse que le président du Faso ait bien voulu lui faire le résumé des principales conclusions des discussions. 

Que retenir d'Accra III ? 

Le secrétaire général de l'ONU avait donné le la à l'ouverture du sommet. Dans un discours dont la sobriété cachait mal la fermeté du ton, il a exprimé les attentes de la communauté internationale sur la Côte d'Ivoire en six points : 


Le premier ministre ivoirien Seydou Elimani Diarra. Il a conduit la délégation du pouvoir.

- Reconstituer son gouvernement de réconciliation nationale et accorder la délégation de pouvoir au Premier ministre Seydou Elimane Diarra ;

- Parvenir à un compromis politique sur l'article 35 de la constitution portant sur les critères d'éligibilité à la présidentielle.

- Rechercher le consensus et accélérer l'adoption des projets de loi inspirés par les accords de Linas-Marcoussis notamment  ceux portant sur le code de la nationalité, la commission électorale, le code foncier et le processus d'identification des citoyens ivoiriens.  

- Etablir un chronogramme sur le désarmement, la démobilisation et la réinsertion des combattants ;

- Travailler au redéploiement de l'administration publique sur tout le territoire.

- Coopérer avec la commission d'enquête onusienne sur les violations des droits de l'homme en Côte d'Ivoire. 

Les discussions ainsi balisées, c'est en fait une plus grande visibilité dans la mise en œuvre des accords de Marcoussis qui est demandée principalement au président Laurent Gbagbo. Un nouvel engagement a ainsi été obtenu de la part des protagonistes ivoiriens pour remettre le processus de paix sur les rails. La réintégration  dans l'équipe gouvernementale des ministres membres des Forces nouvelles qui avaient été limogés, la délégation de pouvoir au Premier ministre, la réécriture de l'article 35 de la constitution et le désarmement des combattants et milices armées sont les principaux points d'accord, résultats d'Accra III. Un "Marcoussis tropicalisé" comme l'a dit M. Dacouré Tabley des Forces nouvelles.

Interrogé par la presse nationale avant son départ d'Accra, Blaise Compaoré ne dit pas autre chose, bien qu'il se soit montré plus diplomatique : "L'important, c'est l'application des accords de Marcoussis, un outil irremplaçable dans le traitement de la crise ivoirienne… Parce qu'il détermine les causes du conflit, et propose les solutions  aux problèmes soulevés… Accra aura été l'occasion de réaffirmer l'engagement des partis pour l'application stricte de cet accord. Nous avons pu ainsi clarifier certains enjeux de la transition.

Le président Gbagbo va signer un décret qui porte sur un certain nombre de prérogatives sur la délégation de pouvoir au Premier ministre pour la mise en œuvre de cet accord (Marcoussis). Ce sommet a aussi traité de la question des élections et les parties se sont engagées à faire en sorte que tous les cosignataires de l'accord de Marcoussis puissent être présents dans les compétitions électorales à venir". On ne peut mieux   résumer les conclusions d'Accra III. Derrière les mots des uns et des autres, on sent une plus grande pression pour obliger les purs et durs du clan Laurent Gbagbo à lâcher du lest. L'initiative africaine réussira-t-elle où celle française a échoué ? 

Rendez-vous le 15 octobre 

Une semaine après Accra III, les observateurs de la situation ivoirienne scrutent les faits et gestes des différents protagonistes.

Laurent Gbagbo est particulièrement attendu. Va-t-il une nouvelle fois faire volte-face et renier les engagements pris ?  Les dernières déclarations de la présidence ivoirienne sur un référendum pour amender l'article 35 ont de quoi inquiéter sur la nuit réservée aux conclusions d'Accra III. Gbagbo pourra-t-il contenir la pression interne de ses partisans qui n'acceptent pas l'éligibilité d'Alassane Dramane Ouattara, le partage du pouvoir et la reconnaissance des droits acquis aux étrangers résidents en Côte d'Ivoire ? Le retour des ministres des Forces nouvelles au sein du gouvernement et l'attitude des députés FPI. Quand les lois inspirées par les accords de Marcoussis  seront à nouveau devant l'Assemblée, constituent les premiers tests. On note aussi non sans pessimisme la position d'une partie de l'armée qui laisse entendre que certaines réformes envisagées par Accra III qui touchent justement les corps militaires et para-militaires ne l'engagent pas.  


Le Secrétaire Général de l'ONU Kofi Annan a présidé les travaux d'Accra III.

Côté Forces nouvelles, les dissensions nées Guillaume Soro et Ibrahim Coulibaly pour le contrôle du mouvement vont-elles s'accentuer où s'amenuiser sous l'effet d'Accra III ? Comment convaincre les combattants de désarmer pour retourner à la vie civile ? Et Elimane Diarra, le Premier ministre de consensus, que fera-t-il des pouvoirs à lui délégués ? Aura-t-il la main ferme pour diriger la Côte d'Ivoire vers une sortie de crise par une élection transparente, ouverte et équitable ? Autant de questions qui demeurent pour l'instant sans réponse.

Rendez-vous au 15 octobre prochain, première date importante dans le nouveau chronogramme qui devrait voir le gouvernement reconstitué, de nouvelles lois adoptées et le début du désarmement et du cantonnement des combattants. En attendant, pour sûr, la Côte d'Ivoire n'a pas fini de faire courir la CEDEAO et l'ONU (cf encadré). 

Djibril Touré
Envoyé spécial à Accra


D'Accra I à Accra III

Quelques grandes dates dans les péripéties de la crise ivoirienne 

- 19 septembre 2002 : début de la rébellion armée à Bouaké et dans plusieurs autres villes du Nord et même à Abidjan, la capitale économique. 

- 25 septembre 2002, Accra I : Premier sommet de la CEDAO à Accra sur la Côte d'Ivoire. Les chefs d'Etat présents se mettent d'accord pour le déploiement d'une Force Ouest africaine de maintien de la paix dans le pays. 

- 17 novembre 2002 : Arrivée du 1er contingent de la Force Ouest africaine de maintien de la paix en Côte d'Ivoire. 

- Du 24 au 25 janvier 2003 : Dialogue inter-Ivoirien et sommet de chefs d'Etat d'Afrique à Linas-Marcoussis en France sous le parrainage du président Jacques Chirac et en présence du secrétaire général de l'ONU, Kofi Annan. 

- 4 février 2003 : L'accord de Linas-Marcoussis est ratifié par le Conseil de sécurité de l'ONU sous la résolution 1464. 

- 8 mars 2003, Accra II : Un autre sommet de la CEDEAO est réuni à Accra pour discuter des difficultés liées à l'application de l'accord de Linas-Marcoussis notamment la répartition des portefeuilles ministériels au sein du gouvernement de réconciliation nationale. 

- 13 mars 2003 : Formation du gouvernement de réconciliation nationale dont les ministres sont issus des partis et des mouvements signataires de l'accord de Linas-Marcoussis (FPI, RDR, PDCI, PIT, UDPCI, UDCY, MFA, MPCI, MPCI, MPIGO, MJP) ainsi que des personnalités de la société civile. Les postes querellés du ministre de la défense et de la sécurité civile restent cependant vacants. 

- Avril 2003 : Installation officielle du gouvernement de réconciliation nationale à Yamoussoukro en présence de plusieurs chef d'Etats de la CEDAO : John Kufor, Olésegun Obasanjo, Gnassingbé Eyadéma.

 - 12 septembre 2003 : nomination des ministres de la défense et de la sécurité. 

- Janvier 2004 : Les ministres issus des Forces nouvelles quittent le gouvernement pour protester contre la non délégation de pouvoir au premier ministre et les entraves qui empêchent le fonctionnement normal des départements ministériels dont ils avaient la charge. 

- 25 mars 2004 : Marche de l'opposition réprimée dans le sang à Abidjan. Le pouvoir parle officiellement de 37 morts tandis que l'opposition parle de 350 à 500 victimes. 

- Avril 2004 : Les Nations unies  déploient 6240 casques bleus en Côte d'Ivoire. 

- Juin 2004 : Arrivée d'une mission de l'ONU chargée d'évaluer la sécurité en Côte d'Ivoire et dans la sous-région. 

- 6 juillet 2004 : En marge du 3e sommet de l'Union africaine, la décision est prise d'organiser un 3e sommet à Accra pour la relance de la mise en œuvre des accords de Linas-Marcoussis. 

- 29 juillet 2004  Accra III : le sommet réaffirme l'importance de la mise en œuvre de l'accord de Linas-Marcoussis. 

D. T.